La Préparation du Voyage

Le roi Louis XVI s’intéressait à la géographie et le ministre de la Marine de Castries n’a pas eu de mal à le convaincre d’envoyer, en temps de paix, une expédition scientifique dans le dernier océan ayant encore des parties inconnues ou des îles mal situées sur les cartes. Il fallait pour cela des objectifs, deux navires et un encadrement bien choisi avec une équipe scientifique à bord.

Instruction du Roi

Les Instructions du roi Louis XVI

 

Le premier projet, rédigé par le directeur des ports et arsenaux de la Marine, Pierre Claret de Fleurieu, porte des annotations marginales de la main du Roi, montrant un vif intérêt pour les découvertes océaniques et un souci constant du bien des hommes, tant de l’équipage que des populations avec lesquelles on entrera en contact. Ces observations ont été prises en compte dans les instructions à La Pérouse rédigées sous la direction du maréchal de Castries, secrétaire d’État à la Marine.

 

Par exemple, la séparation des deux vaisseaux de l’expédition, proposée « pour multiplier les découvertes », a été rejetée par Louis XVI comme « trop dangereuse dans les mers inconnues ». Au-delà de son objectif de découvertes, l’expédition a un aspect politique (voir où en sont les projets des Anglais en Nouvelle-Zélande), commercial (établir un commerce de fourrures entre la côte nord-ouest de l’Amérique et la Chine) et surtout scientifique : l’Académie royale des sciences a rédigé un mémoire et la Société royale de médecine a proposé des questions à l’intention des officiers et des savants embarqués. On a organisé la collecte « des végétaux qui peuvent être utiles à l’Europe » mais on emporte aussi des végétaux européens à destination des pays à découvrir. C’est l’apogée des Lumières. L’expédition périra à Vanikoro (îles Salomon), en 1788.

L'Armement des navires

La préparation de l’expédition Lapérouse reste un exemple confondant de professionnalisme maritime, de minutie, et de rapidité. En moins de cinq mois,deux flûtes de charge, l’Autruche et le Portefaix, vont être transformées en navires d’exploration à la disposition d’une mission scientifique de haut niveau.

 

Vue du port de Rochefort, prise du magasin des Colonies
Vue du port de Rochefort, prise du magasin des Colonies

Les navires sont deux grosses gabares récentes (mais dont on a déjà l’expérience du comportement à la mer) appelées flûtes, de 460 tonneaux ( 800 m3) , du genre utilisé par Cook, faiblement armées. Elles sont remises en parfait état à Rochefort puis à Brest. Ensuite chacune d’elles est adaptée pour pouvoir loger quinze à vingt officiers ou savants/techniciens dans une intimité et un confort tout relatifs et fournir des locaux aérés et propres à un équipage relativement peu nombreux de 110 hommes par bateau alors qu’une frégate en embarque 350. Du point de vue des aménagements on construit une demi dunette pour Lapérouse et des cabines légères pour les savants.

Dessin à la plume du tableau arrière destiné à l'Astrolabe qui devint la Boussole, en Juin 1785
Dessin à la plume du tableau arrière destiné à l'Astrolabe qui devint la Boussole, en Juin 1785

Le chargement comprend de la nourriture pour plusieurs années, de la boisson et du bois de chauffage pour plusieurs mois, des rechanges de gréement, d’apparaux et d’embarcations pour la durée de la campagne, de la documentation et du matériel scientifique fragile et encombrant et enfin de la pacotille pour les échanges.

Les équipages

Les équipages sont choisis de la meilleure qualité tant pour leur compétence que pour leur résistance à une très longue navigation. De ce point de vue on estime que les bretons sont tout indiqués. La composition du rôle d’équipage* de chacun des bateaux est sensiblement la suivante : 6 officiers et 4 gardes de la Marine ou assimilés, une dizaine de savants ou techniciens, 6 maîtres et une dizaine de « surnuméraires » qui sont en général des maîtres spécialisés avec en particulier le second chirurgien. On compte également une dizaine de techniciens : charpentiers, calfats et voiliers ; 40 matelots : gabiers, timoniers ou simples matelots et 6 domestiques. Sur le plan militaire on dénombre une vingtaine de canonniers et fusiliers de différents niveaux. Au total l’équipage compte environ 110 personnes par navire.

Le Contexte

L’influence des voyages de Cook sur l’expédition de Lapérouse 

par Alain Morgat, conservateur du patrimoine Chef de la bibliothèque centrale

 

 

Etat de la Découverte du Pacifique en 1785.

 

La paix maritime revenue en 1783 permet d’envisager des voyages d’exploration que Cook avait fait en pleine guerre, avec le succès que l’on connaît, et un sauf conduit français dont il aurait été honoré, s’il en avait eu connaissance (il est mort avant). L’océan Pacifique Est est connu des européens depuis environ 1520, à la fois au niveau de l’isthme de Panama et du contournement de l’Amérique du Sud par Magellan, qui effectue la première traversée transpacifique, et prend la mesure de cet océan couvrant presque la moitié du globe. Les Portugais dans leur avancée vers Macao dressent les premières cartes notamment d’Australie Orientale. On connaissait depuis longtemps l’existence des pays de l’autre rive du Pacifique, en particulier la Chine mystérieuse, et supposée riche, mais plutôt par la voie terrestre en Asie. Dés 1543 les Philippines sont rattachées au Mexique espagnol, mais le corsaire anglais Francis Drake conteste le monopole espagnol dans le Pacifique nord dés 1680. Après 1700 d’assez nombreux navigateurs avec des buts divers parcourent le Pacifique, hollandais, français, anglais, espagnols et russes. Puis des explorateurs plus officiels, dont Bougainville, concentrent leurs trajets après la Terre de Feu sur la route approximative Ile Juan Fernandez/ Tahiti/ Nelle. Guinée. Mais c’est Cook qui de 1769 à 1788 inaugure une navigation scientifique avec des cartes précises et lève presque toutes les grandes énigmes au cours de 3 voyages de 1769 à 1778 (Australie de l’Est et Nouvelle Zélande, « continent austral » et passage par le détroit de Behring) .

Le déroulement du voyage

La carte du voyage de Lapérouse
La carte du voyage de Lapérouse

On remarquera que les escales qui peuvent paraître longues (quelques semaines) ne représentent que 28 % au total de la durée du voyage et les matelots ne peuvent aller à terre qu’en de rares occasions (Chili). Prévu pour une durée de 4 ans, le voyage réel a duré presque 3 ans de juillet 1785 à mai ( ?)1788. La vitesse moyenne en mer, sur un long trajet et en considérant le plus court chemin, est d’environ 3 nœuds. Cela correspond sensiblement à une vitesse de 6 nœuds ( un peu plus de 10 km/h) quand il y a du vent. On a déploré trois graves accidents : à la Baie des Français en Alaska (21 morts), aux Îles Samoa (11 morts) et le reste des équipages, complété à Macao et à Manille, a disparu à Vanikoro, probablement aux deux tiers au moment du naufrage et ultérieurement pour les survivants.

Le voyage illustré

de Brest à Concepcion (Chili)

 

On peut considérer que le trajet de Brest à Concepcion (9 mois) est un trajet logistique d’approche vers les véritables buts du voyage avec des escales intermédiaires : Madère, Îles Canaries, Brésil. Plusieurs semaines ont été perdues à la recherche d’une « île grande » imaginaire dans l’Atlantique Sud. Toutefois le voyage ayant aussi des buts économiques, l’observation de nombreuses baleines dans ces zones pouvaient présenter un intérêt. Lapérouse a modifié le programme initial du voyage après le passage du Cap Horn pensant qu’il était préférable de passer deux étés successifs dans le Pacifique Nord : le premier en Alaska et le second au Kamtchatka renonçant ainsi à la visite des Aléoutiennes déjà occupées par les Russes.

De Concepcion vers l’Alaska

 

l’expédition suit une route inhabituelle qui aurait pu donner lieu à la découverte de nouvelles terres si l’océan Pacifique n’était pas aussi vide, ce que l’on ignorait. Après une très courte escale à l’île de Pâques, découverte en 1722 par les Hollandais et bien connue des Espagnols et de Cook, afin d’y observer les fameuses statues, on fait route vers les Îles Hawaii dont les habitants polynésiens avaient mauvaise réputation depuis l’assassinat de Cook en 1778.

 

Lapérouse y fait une rapide escale heureuse à Mowee (Maui de nos jours) en cartographiant les environs et en précisant la position de plusieurs îles vues par les Espagnols.

 

Pendant la traversée d’Hawaii en Alaska , de Langle met au point un moulin à vent pour moudre le grain, important problème logistique. Les buts poursuivis par Lapérouse en Alaska : trouver un éventuel passage maritime vers les Grands Lacs ou la baie d’Hudson et tenter de découvrir un lieu qui pourrait devenir un centre de collecte de fourrures, non revendiqué par les Russes, qui avaient déjà exploré ces côtes dès 1741, ni par les Espagnols, qui occupaient la région jusqu’à San Francisco. Ces derniers avaient poursuivi leur exploration plus au nord, notamment dans l’île de Vancouver (Nootka). Quant aux Anglais ils s’étaient manifestés dès 1580 avec Francis Drake, atterrissant près de San Francisco, et récemment avec Cook remontant lors de son troisième voyage vers le détroit de Behring. Lapérouse possédait récits et cartes du voyage de Cook. Après avoir connu le Mont Saint Elie, visible de très loin, et essayé divers abris,il pense trouver dans la très belle rade de Port aux Français (actuellement Lituya Bay) un site bien adapté. Avec la marée l’entrée étroite de la baie se révélera très dangereuse. Par ailleurs elle est enchâssée dans de hautes montagnes et mal reliée à l’arrière pays. On y rencontre des indigènes, très voleurs, mais disposés à faire des échanges avec des fourrures de loutres. Le naturaliste Dufresne est chargé d’en acheter pour une revente expérimentale en Chine au profit des équipages.

 

De Port aux Français à Macao

 

Après la perte de 21 marins à l’entrée de la baie au cours d’une opération d’hydrographie, drame durement ressenti à bord, Lapérouse décide, poursuivant vers le sud, de relâcher à Monterey , tout en complétant la cartographie des côtes depuis l’Alaska jusqu’en Californie. Mais nombreuses sont les îles et innombrables les chenaux. Il est difficile dans le temps imparti de faire un relevé continu d’autant plus que la zone est soumise à des brumes fréquentes et tenaces. Ainsi il ne verra pas les principales entrées qui donnent accès à Juneau, le détroit de Fuca, porte maritime de Vancouver, ni le Golden Gate, passe d’accès à San Francisco, bien qu’il en possédât la carte. Il est très bien accueilli à Monterey, poste espagnol de colonisation assez important, qui dispose d’un Résident et d’une force militaire, d’un monastère chargé de la conversion des indiens, très pacifiques, tout en les faisant travailler. Il y prépare ses provisions pour une longue traversée du Pacifique sur une route peu différente de celle des galions.

Il lui faut 80 jours pour atteindre les Îles Mariannes et une quinzaine de jours supplémentaires pour rejoindre Macao. Il ne verra rien sur son trajet sauf l’îlot Necker, simple rocher pour les oiseaux de mer, et le « french fregate shoal » un peu plus loin. Un grave accident est évité de justesse sur un atoll de la chaîne des îles Hawaii. L’île Marianne la plus septentrionale ne fournira que quelques noix de coco. Puis c’est la Chine et la colonie portugaise de Macao où il reconnaît le gouverneur rencontré autrefois à Goa. Il a aussi la joie de rencontrer un navire militaire français appartenant à la flotte stationnée aux Indes mais qui malheureusement ne lui apporte pas de courrier. D’Entrecasteaux lui-même n’est d’ailleurs pas loin, s’apprêtant à pénétrer dans la rivière de Canton dans de délicates circonstances administratives. La vente des fourrures aux Chinois s’avère plus difficile et moins rentable que prévu ; après l’achat de porcelaines chinoises Lapérouse repart déçu par un pays despotique où les Européens sont mal accueillis. Il fait route vers Manille où il veut remettre en état ses navires dans les arsenaux espagnols.

C’est une bonne et longue escale où il peut compléter ses équipages, fournis par d’Entrecasteaux, et réparer ses navires presque aussi bien qu ’en Europe avec le concours de constructeurs espagnols compétents et serviables. Par contre il n’apprécie guère la gestion humaine et économique des Philippines par l’Espagne.

 

De Macao à Petropavlovsk

 

Après avoir été averti par le navire Marquis de Castries , de l’escadre d’Entrecasteaux, que des troubles sécessionnistes ont éclaté à Formose, Lapérouse fait route au nord vers des mers inconnues et interdites aux étrangers par les Japonais et les Coréens ce qui ne l’empêche pas de poursuivre le relevé des côtes. Arrivé au nord du Japon il peut commencer à toucher terre dans une zone « ayant échappé à l’œil de Cook ».

 

L’exploration de la Manche de Tartarie constitue l’une des parties les plus intéressantes et novatrices du voyage avec la reconnaissance de la côte sibérienne et de l’ouest de l’île Sakhaline. Lapérouse va découvrir entre Sakhaline et la pointe septentrionale de l’archipel japonais un passage qui porte depuis le nom de « Détroit de Lapérouse ». Longeant les îles Kouriles il va rejoindre Petropavlovsk au Kamtchatka. Cette escale bénéficie d’une pleine coopération des Russes qui acceptent le débarquement du jeune Barthélémy de Lesseps et facilitent sa mission consistant à ramener à Versailles, par voie terrestre, une partie de la documentation rassemblée.

Peu avant de quitter ce port, Lapérouse reçoit enfin du courrier personnel et professionnel dont sa nomination au grade de Chef d’Escadre.

Cependant le ministre le prie de modifier son itinéraire afin de constater l’implantation des Anglais en Nouvelle-Galles du Sud (Australie) puis de cartographier l’essentiel du rivage australien et des îles voisines.

 

De Pétropavlovsk à Botany Bay

 

La route vers le Sud, dans une zone peu connue, n’apporte à l’expédition aucune découverte de terres nouvelles. Par contre un grave accident survient aux îles Samoa , sur l’île de Maouna (aujourd’hui Tutuila), drame dû à une imprudence de Fleuriot de Langle lors d’un ravitaillement en eau que Lapérouse ne jugeait pas indispensable,. Après une courte escale aux Tonga (relâche favorite de Cook) avec une grande méfiance des naturels, Lapérouse met le cap sur la Nouvelle-Galles du Sud. Par une extraordinaire concordance de dates, Lapérouse devient le témoin du premier peuplement de ce pays par les Anglais. La Nouvelle-Galles du Sud deviendra le cœur de l’Australie. La nature faisant bien les choses, il y a là deux grandes baies voisines : Lapérousera occupera la « Baie Botanique » afin d’y reconstruire des canots pour remplacer ceux perdus aux Samoa. Les Anglais s’établiront à Port Jackson, baie située à une dizaine de kilomètres de Botany Bay. Pendant le séjour d’un mois et demi de Lapérouse en ce lieu, Anglais et Français se rendront des visites courtoises. Le courrier sera confié aux Anglais et parviendra à destination. Cela explique que Lapérouse soit très connu des Australiens comme témoin des origines de leur pays.

 

Après Botany Bay

 

La suite du voyage devait normalement être conforme aux instructions reçues, et aux intentions propres à Lapérouse, confirmées à son départ de Botany Bay.. Ainsi il devait revenir aux îles des Amis (îles Tonga) qu’il avait à peine visitées . Il semblerait qu’il ait fait escale dans l’île centrale de l’archipel qui comporte plusieurs îles habitées. Il est ensuite pratiquement certain qu’il ait rejoint l’île des Pins au sud de la Nouvelle-Calédonie, puis longé la côte ouest de cette dernière où est, de nos jours, situé la ville de Nouméa. Des objets des navires retrouvés à terre, des échantillons de minerais retrouvés à Vanikoro, viennent à l’appui de cette affirmation. Il était ensuite normal de passer du côté de Vanikoro, île encore inconnue et ne figurant pas sur les cartes. Pris probablement par un vent très fort par visibilité nulle les bateaux ont été drossés sur la barrière de corail. Au départ d’Australie Lapérouse se plaignait de sa mauvaise santé. Le climat tropical humide de la région est très éprouvant pour les organismes des Européens. Il subsiste donc un doute sur le fait que Lapérouse soit encore vivant au moment du naufrage.